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Khomeiny, Warhol et les tableaux interdits

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Khomeiny, Warhol et les tableaux interdits

La République islamique a cherché à chasser l’influence occidentale. Pourtant, dans les réserves d’un musée de Téhéran, elle conserve encore près de trois milliards de dollars de chefs-d’œuvre modernes.

Dans les sous-sols du Musée d’art contemporain de Téhéran gît un monde que la République islamique croyait avoir expulsé de l’histoire iranienne.

Picasso, Pollock, Rothko, Warhol, Bacon, Giacometti, Magritte : les maîtres du modernisme européen et américain ont survécu à la chute du Shah, à la révolution, à la guerre contre l’Irak et à près d’un demi-siècle de condamnation idéologique.

Certaines œuvres sont restées invisibles pendant des décennies. D’autres, jugées trop sensuelles, trop étrangères ou simplement trop libres, ne pouvaient être montrées qu’avec prudence. Pourtant, la quasi-totalité d’entre elles est restée en Iran.

Cette collection raconte une histoire bien plus vaste que celle d’un régime islamique possédant des nus et du Pop Art. Elle révèle une vérité que les révolutions découvrent souvent trop tard : il est plus facile de renverser un gouvernement que d’abolir la valeur.

Quand le pétrole achetait la modernité

Au milieu des années 1970, l’Iran est riche. Les prix du pétrole se sont envolés et Mohammad Reza Pahlavi entend transformer le pays à une vitesse effrénée. Son épouse, Farah Pahlavi, souhaite que la culture fasse partie de cette modernisation.

Le Musée d’art contemporain de Téhéran ouvre ses portes en 1977. Conçu par l’architecte iranien Kamran Diba, il devait inscrire la créativité iranienne dans l’histoire internationale de l’art moderne.

Le timing est exceptionnel. Le marché de l’art n’a pas encore connu son explosion ultérieure. Des œuvres aujourd’hui hors de portée des musées circulent encore, tandis que Téhéran dispose de pétrodollars abondants.

L’Iran acquiert des Picasso, des Gauguin, des Renoir, des Pollock, des Warhol, des Léger et des Giacometti, aux côtés d’artistes iraniens majeurs. Le résultat n’est pas une simple accumulation de noms prestigieux. Il s’agissait de raconter l’histoire de la modernité, de l’impressionnisme aux avant-gardes américaines.

Andy Warhol réalise les portraits du Shah, de l’Impératrice et de la princesse Ashraf. La Factory et la monarchie iranienne semblent appartenir à la même élite mondialisée et sophistiquée, convaincue de sa propre pérennité.

Deux ans plus tard, ce monde s’effondre.

La Révolution entre au musée

En 1979, la monarchie est renversée. La République islamique entreprend d’effacer les symboles de l’ancien régime et de lutter contre ce qu’elle considère comme une soumission culturelle à l’influence étrangère.

Le musée devient immédiatement problématique.

Ses acquisitions ont été financées sous le Shah. Certaines représentent des corps nus. D’autres portent la signature d’artistes américains. Beaucoup célèbrent une liberté formelle ou sexuelle incompatible avec la nouvelle morale officielle.

Un portrait de Farah Pahlavi par Warhol est lacéré. Pourtant, la majeure partie de la collection est placée en réserve plutôt que détruite.

Le triptyque de Francis Bacon Two Figures Lying on a Bed with Attendants résume cette contradiction. Son panneau central représente deux hommes nus allongés sur un lit. L’œuvre appartient toujours au musée de Téhéran, mais son sujet rend son exposition politiquement délicate.

Une situation presque unique émerge alors : l’État iranien possède des œuvres qu’il ne peut ni pleinement célébrer ni exposer librement, mais qu’il ne peut détruire sans mutiler son propre patrimoine culturel.

Ceux qui gardaient les réserves

La survie de la collection n’est pas le fait d’un héros isolé. C’est l’œuvre de générations d’employés, de directeurs et de spécialistes iraniens qui ont entretenu les œuvres en réserve, surveillé leur état et empêché leur dispersion.

En 2015, lorsque le commissaire Germano Celant et la conservatrice iranienne Faryar Javaherian ont examiné les fonds, ils ont trouvé des œuvres suffisamment bien conservées pour qu’aucune restauration majeure ne soit nécessaire.

En 2024, le commissaire Jamal Arabzadeh a accompli un autre acte de préservation : il a rendu une partie de la collection au public. Son exposition Eye to Eye a rassemblé plus de 120 portraits d’artistes iraniens et internationaux, dont Picasso, Warhol et Bacon.

Sauver une collection ne signifie pas seulement empêcher sa destruction. C’est aussi préserver sa mémoire et, quand les circonstances le permettent, restaurer sa visibilité.

Trois milliards de dollars — sur le papier

La collection est globalement estimée à environ trois milliards de dollars. Ce chiffre reste approximatif : il ne provient pas d’une expertise récente, publique et pièce par pièce.

La comparer directement au Louvre ou au MoMA serait trompeur. Les grandes collections publiques ne sont pas constituées pour être liquidées, et nombre de leurs chefs-d’œuvre sont juridiquement inaliénables.

Une autre comparaison donne néanmoins une idée de l’échelle. La collection Paul G. Allen, la plus importante collection privée jamais vendue aux enchères, a rapporté environ 1,6 milliard de dollars en 2022. L’estimation attachée au musée de Téhéran représente donc près du double du produit de cette vente historique.

Mais cette richesse est largement théorique.

La valeur de marché suppose un propriétaire libre de vendre, des acheteurs autorisés à payer, des banques capables de transférer les fonds et des assureurs prêts à couvrir le transport. Rien de tout cela n’est simple dans le cas de l’Iran.

Les sanctions américaines n’interdisent pas automatiquement toute transaction impliquant une œuvre d’art. Mais les banques, les maisons de vente et les assureurs doivent vérifier l’identité du vendeur, le destinataire du paiement et les circuits financiers utilisés. Une transaction impliquant une entité étatique iranienne peut donc devenir juridiquement et diplomatiquement explosive.

Le musée ne peut pas liquider un Pollock comme une banque vend une obligation. Le prix protège la collection autant qu’il l’emprisonne.

Un nu contre le Livre des Rois

En 1994, l’Iran a néanmoins décidé de se séparer d’une œuvre : Woman III de Willem de Kooning, un nu devenu pratiquement impossible à exposer.

Sur le tarmac de l’aéroport de Vienne, le tableau a été échangé contre le texte, la reliure et 118 miniatures du Shâh Nâmeh (Livre des Rois) du Shah Tahmasp, l’un des plus magnifiques manuscrits persans du XVIe siècle.

L’opération semblait accomplir le rêve idéologique du régime : céder un corps féminin de l’avant-garde américaine en échange du Livre des Rois persan.

Le marché a ensuite ajouté sa propre ironie. Estimé à environ 20 millions de dollars au moment de l’échange, Woman III a été vendu en 2006 au financier Steven Cohen pour 137,5 millions de dollars.

L’Iran n’avait pas forcément méconnu sa valeur. Il avait choisi une autre définition de la valeur : l’identité plutôt que le prix, la restitution symbolique plutôt que la plus-value financière.

Pourtant, cette hausse ultérieure a aussi révélé ce que les réserves de Téhéran contenaient depuis 1977 : l’un des investissements souverains les plus spectaculaires jamais réalisés sur le marché de l’art moderne.

2024 : Une ouverture qui n’en était pas tout à fait une

L’exposition Eye to Eye a ouvert ses portes le 6 octobre 2024, trente-cinq ans après la mort de Khomeiny.

L’Iran était encore profondément marqué par le mouvement « Femme, Vie, Liberté » apparu en 2022 après la mort de Mahsa Amini. L’élection de Masoud Pezeshkian, présenté comme un réformateur, avait fait naître l’espoir d’un assouplissement social limité sans pour autant modifier la structure autoritaire du régime.

Dans les galeries du musée, de nombreuses visiteuses sont apparues les cheveux non couverts. Les autorités n’ont pas reconnu cet acte de désobéissance, mais l’ont temporairement toléré.

L’exposition ne signalait donc pas une libéralisation généralisée. Elle représentait une étroite respiration culturelle : un lieu où le public iranien pouvait contempler des images interdites ailleurs, tandis que l’État acceptait provisoirement de ne pas voir tout ce qui se passait sous ses yeux.

L’art que le régime possède mais ne peut s’approprier

Sous le Shah, la collection devait prouver que l’Iran appartenait à la modernité internationale.

Sous la République islamique, elle démontre autre chose : l’Iran peut préserver cette modernité matériellement tout en la rejetant symboliquement.

Le régime condamne certaines représentations du corps, mais protège les toiles qui les contiennent. Il s’oppose à l’influence américaine, mais conserve ses Warhol et ses Pollock. Il répudie l’ordre politique qui a créé le musée, mais revendique le musée comme patrimoine national.

Les œuvres ont donc changé de fonction sans changer de propriétaire. Elles ne sont plus les emblèmes d’une occidentalisation triomphante. Elles sont devenues les témoins silencieux de ce que la révolution n’a pas réussi à effacer.

Les révolutions peuvent changer les lois, les vêtements, les statues et les noms de rues. Elles peuvent bannir une image, emprisonner un artiste ou fermer un musée.

Elles ont beaucoup plus de mal à abolir ce que des générations ont reconnu comme irremplaçable.

Dans les sous-sols de Téhéran, le vieux monde n’a jamais disparu. Il est resté là, silencieux, gardé, et parfois interdit — mais toujours inestimable.

Khomeiny, Warhol et les tableaux interdits — Pl. I
Pl. IKhomeiny, Warhol et les tableaux interdits

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